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« L’enfant est le père de l’homme » disait le poète anglais Wordsworth pour mettre en exergue l’importance capitale de l’enfance dans le destin psychique de l’adulte. Chacun d’entre nous est, en effet, le résultat d’un passé tantôt maîtrisé, tantôt tragiquement subi. Il y en a, parmi nous, qui portent les hideuses séquelles psychiques d’une enfance tumultueuse et trouble. Cette espèce de déterminisme fatal qui rythme la vie des individus est également perceptible dans la vie des peuples : il y en a qui ont tellement subi de préjudices et de drames que leur présent et leur avenir sont forcément hésitants, brouillons, confus. Ainsi le drame de l’Africain est qu’il est encore prisonnier de sa propre histoire.
Tous les peuples qui ont réussi à sublimer leur passé de détresse en source de motivation et de renaissance ont, aujourd’hui, réussi à bâtir un présent propice à produire un avenir prometteur. Après ce qui s’est passé, il y a quelques années, au Rwanda et, tout récemment, au Kenya, l’on est contraint de reconnaître qu’il y a, dans nos représentations et dans notre perception du monde, les résidus actifs de notre passé de dominés et d’humiliés. Le complexe de l’Occident et de l’occidental que nous continuons à traîner est fondamentalement incompatible avec toute forme d’initiative de développement viable. C’est précisément ce complexe qui explique notre dépendance à la fois intellectuelle, politique et économique : nous sommes en Afrique ; mais nos espoirs, nos rêves et nos pensées sont exclusivement orientés vers un monde qui ne vit pas ce que nous vivons et qui n’est que superficiellement affecté par nos souffrances. Si le monde occidental était vraiment préoccupé de notre sort ce qui se passe sous nos cieux ne s’y passerait guère, ce qui est arrivé aux Rwandais ne leur serait jamais arrivé. Mais ce qui est surtout désespérant c’est que nos élites (politiques, religieuses et intellectuelles) sont encore persuadées que par nous-mêmes, nous sommes incapables de sortir de l’ornière. Le peu de science et de savoir-faire que nous avons s’est expatrié, laissant les tropiques dans un état de dénuement économique et d’égarement intellectuel hostiles à toute forme de vision et de synergie autour de l’essentiel. Ainsi dans la société, l’extrême atomisation des intérêts égoïstes rend caduques les notions de patriotisme et de citoyenneté participative (économiquement parlant). La seule participation que nous savons faire avec zèle est celle politique : une démocratie véritablement économique n’existe pas parce qu’il n’y a pas encore une culture de l’entreprenariat pour le salut collectif. La démocratie économique ne peut nullement se résumer à des exigences de bonne gouvernance et de transparence dans la gestion des affaires économiques du pays. La démocratie économique c’est avant tout la prise de conscience que fait le peuple sur la nécessité pour chaque citoyen d’être effectivement ou au moins potentiellement un acteur économique au lieu de livrer le destin économique du pays à une minorité de bureaucrates qui dirigent l’administration et l’économie. L’histoire a suffisamment prouvé que l’Etat a toujours été un mauvais acteur économique et un incertain pourvoyeur d’emplois. Le dur labeur qu’abattent nos concitoyens du monde rural doit être valorisé et donné en exemple au lieu de chercher à convaincre les citadins que leur misère est une résultante d’une mauvaise ou absente volonté politique. Il est vraiment temps d’inculquer à notre jeunesse les leçons de courage, d’abnégation et de persévérance qui ont permis au sud-Africains et aux noirs américains de vaincre l’oppression. Il nous faut être persuadés que Dieu n’est pas assez maladroit pour ne pas enfouir dans cette nature suffisamment d’énergie et de biens pour notre bien-être. Il nous avoir la foi que ce que nous allons chercher ailleurs est sous nos pieds et qu’il nous faut un peu plus d’organisation, d’initiative, de discipline et surtout de persévérance pour que ce que certains pessimistes considèrent comme un destin propre à l’Africain devienne une œuvre. « L’arbre va tomber puisque l’homme est décidé » a dit le chanteur Francis Cabrel : nous devons, nous aussi, être convaincus qu’avec la volonté, rien sur le plan purement humain ne nous est impossible. Il est temps de comprendre que les volumes de sueurs qui ont produit tous ces luxurieux immeubles aux USA et ailleurs pourraient submerger tous ces édifices. Il y a tellement de sacrifices et de sueur dans l’accumulation de ces richesses qui nous nourrissent que chacun doit prendre conscience de la dette immense qu’il a envers les morts et envers la patrie. Nous jouissons du fruit de durs labeurs de nos ancêtres et nous construisons nos villas sur les cendres de millions de quidams dont le travail et la souffrance sont à l’origine de notre liberté et de notre civilisation. Au regard de tout cela, il semble qu’au lieu de chercher à convaincre les Sénégalais sur la nécessité historique d’un soulèvement, il faille plutôt rappeler à chacun d’entre nous l’obligation qu’il a de travailler à exorciser le mal dans son cœur : procéder au meurtre de la haine contenue dans nos cœur au lieu de théoriser des comportements qui pourraient installer une atmosphère propice à l’effusion du sang. Il faut qu’on cesse, dans ce pays, de croire aux mythes, de déifier des hommes : tout le monde est faillible. Les bains de sang dus aux révoltes prédites ou programmées n’ont jamais été profitables aux masses, ils n’ont jamais racheté les peuples : ils ont tout juste été des stratagèmes utilisés par une clique pour se venger d’une autre en se servant du peuple. Remplacer le chaos par le chaos est une entreprise aussi insensée qu’abattre « sa vieille demeure sans au préalable se trouver un abri provisoire ». Les vraies révolutions sont moins violentes parce qu’elles sont naturelles : ce sont celles que la nécessité impose. Il ne faut jamais oublier que les hommes politiques et les différents leaders sont de redoutables metteurs en scène et que c’est en chauffant certaines fibres qu’ils arrivent à exécuter leur prestation parfois sous forme de comédie insipide, d’autres fois de façon macabre. La situation économique difficile des ménages sénégalais ne devrait jamais servir de fond de commerce politique à des démocrates civilisés et respectueux de leurs concitoyens. Tout le monde sait que, à moins de vouloir mener notre pays à une impasse, la seule alternative qui s’offre aux Sénégalais c’est une coalition nationale contre l’arbitraire et le dérèglement du commerce international. Il nous faut développer davantage le culte du travail et la culture de la solidarité agissante et non compatissante : les Sénégalais sont trop compatissants et peu solidaires. Nous passons plus de temps à nous apitoyer sur le sort des malheureux au lieu de travailler dans un élan de générosité économique qui sauve la société et la nation. La solidarité agissante renvoie à toute entreprise et à toute initiative économique qui visent la communauté, l’intérêt général, l’épanouissement de notre pays. Si une telle solidarité avait cours au Sénégal on ne vendrait pas le riz sous ce rythme anarchique ; on ne détournerait la libéralisation de cette filière au profit d’une minorité d’affairistes qui sucent sans gêne le sang déjà trop éprouvé du peuple. Cette libéralisation qui est un phénomène tout à fait naturel en démocratie n’a jamais profité au peuple : une poignée de prédateurs qui n’ont aucun sens du patriotisme économique l’ont dévoyée. La baisse des taxes que les importateurs exigent de la part de l’État ne se justifie plus. Il faut que ces gens qui ont largement tiré profit de cette libéralisation travaillent à résoudre le problème de l’autosuffisance alimentaire. Sous ce rapport, il est urgent que l’État contrôle davantage la déréglementation volontaire du marché d’une part et, d’autre part, qu’il trouve un moyen de réinvestir les taxes prélevées sur les importations du riz dans la mise en valeur des terres de la vallée du fleuve sénégal. Il est clair qu’il y a, aujourd’hui au Sénégal, des lobbies économiques qui travaillent à ce que notre pays continue longtemps encore à dépendre des importations extérieures. Une toile économique essentiellement tissée autour du mercantilisme n’est pas une véritable économie : une économie dont le poumon et le cœur sont le commerce n’est rien d’autre qu’un gigantesque supermarché. Comment peut-on avoir l’outrecuidance de dire qu’il y a des solutions sénégalaises à la folie actuelle de l’économie mondiale alors que notre pays n’a ni agriculture ni industrie ? Qu’est ce que les gens qui gesticulent et spéculent sur le riz ont entrepris dans la promotion de la culture locale du riz ? Ont-ils d’ailleurs intérêt à ce que cette filière connaisse véritablement un décollage local ? Alassane K. KITANE, professeur au nouveau lycée de Thiès Recommend this article...
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